Le secteur de la bière au Congo: le monopole de Brasco et l'arrivée de Bralico
Pendant plusieurs décennies, l’industrie congolaise de la bière était caractérisée par une structure monopolistique avec comme seul représentant BRASCO (Brasseries du Congo).
Les consommateurs de bières n’avaient d’autres choix que les bières importées. Mais à partir de 2013, la situation va totalement changer avec l’arrivée de BRALICO (Brasseries et Limonaderies du Congo) devenue en juin 2015 filiale du groupe CASTEL.
A partir de là, le consommateur a désormais la liberté de choisir. Il dispose en outre de plus de pouvoir sur le producteur dans ce sens qu’il peut lui être fidèle ou pas. Une lutte acharnée de parts de marché oppose les deux acteurs ; BRASCO veut garder son leadership tandis que BRALICO veut s’imposer par la conversion, l’attraction des consommateurs grâce notamment à l’innovation. Mais voyons un peu ce qui s’est passé avant l’arrivée de BRALICO dans cette industrie et quelles étaient les conditions commerciales à l’entrée de ce monopole favorables à un nouvel arrivant.
Monopole de BRASCO et son pouvoir de marché
En l’absence d’une
rivalité horizontale, une entreprise dispose généralement d’une grande marge de
manœuvre sur son marché. Elle peut faire évoluer ses variables d’actions marketing (prix, qualité,
service…) sans impacts négatifs profonds sur ses ventes. Cette flexibilité
s’explique notamment par le pouvoir économique ou pouvoir de marché.
Alors, qu’est-ce que c’est que le
pouvoir de marché ? Comment s’est-il illustré tout le long du monopole de
BRASCO sur l’industrie de la bière congolaise?
Le pouvoir de marché
est la capacité à accroitre la marge prix-coût. Sur la chaine verticale
producteur-distributeur, ce pouvoir nait généralement des conditions de la
concurrence au niveau de chaque extrémité de la chaine, d’une part la
concurrence entre producteurs, d’autre part la concurrence entre distributeurs,
et se traduit par le contrôle des variables d’actions de l’acteur situé à
l’autre bout de la chaine. Tout accroissement de la concurrence à l’une des
extrémités de la chaine tend à accroitre le pouvoir des acteurs situés à
l’autre bout de la chaine.
Avant l’arrivée de BRALICO, BRASCO domine sans partage le marché de la bière locale (aucune concurrence horizontale avérée). Toute demande exprimée ne s’adresse qu’à lui qui dispose par voie de conséquence d’un grand pouvoir sur le marché. Du point de vue des forces de Porter : Aucune rivalité concurrentielle, le pouvoir de négociation des distributeurs faible, la menace des produits de substitution inexistante. Par contre, BRASCO pouvait certainement redouter l’arrivée d’un nouvel acteur.
Dans la chaine verticale BRASCO-distributeurs, les conditions d’exercice d’un pouvoir de marché par BRASCO étaient bien réunies: la concentration du marché de la bière, la faible élasticité de la demande et l’absence de réactions stratégiques des concurrents.
La concentration du
marché de la bière locale s’expliquait par la position quasi incontournable de
BRASCO sur ce marché (seul fournisseur) et l’absence d’une rivalité horizontale
avérée. Cette concentration lui permettait de canaliser et de contrôler toute
la demande du marché, celle des distributeurs et celle des consommateurs finals.
La faible élasticité
de la demande s’expliquait notamment par un faible degré de substituabilité des
bières BRASCO et/ou un attachement relatif des clients à ses bières ; distributeurs et
consommateurs de bières locales n’ayant pas d’autres choix que de s’adresser à
BRASCO ; par conséquent toute variation d’un des composants de l’offre de
BRASCO (prix, qualité, délais, service…) ne pouvait se traduire que par une
faible réaction de la demande et n’était pas suivie par une quelconque réaction
des concurrents. Plus clairement, l’initiative d’une baisse des prix (promotion)
par exemple s’accompagnait d’aucune réaction des concurrents, la variation des
ventes totales était pour ainsi dire égale à celle de BRASCO.
Les distributeurs
très nombreux et de tailles relativement petites se livraient une bataille en
aval de la chaine. Tandis qu’en amont de la chaine, BRASCO seul pouvait contrôler leurs variables d’actions
stratégiques comme la marge commerciale.
Les consommateurs ne
pouvaient jongler que entre les marques BRASCO selon leurs préférences donnant
parfois naissance à la cannibalisation (concurrence entre marques d’un même
fabricant si elles sont bien sûr substituables). Toute variation de la
demande d’une marque se faisait au
profit ou au détriment d’une autre marque de la gamme.
Les efforts de vente ne
pouvaient être que négligeables, il fallait juste que le produit soit
disponible dans les lieux de vente ou de consommation. La satisfaction avait
très peu d’impact sur la fidélité des clients, ces derniers n’ayant pas
d’autres choix, étaient captifs. Il s’agit là clairement d’un cas de fidélité
induite qui demande une certaine prudence de la part de l’entreprise qui en
bénéficie car le lien qui se crée entre le producteur et le consommateur peut
être perçu comme une contrainte par ce dernier. Cela génère de
l’insatisfaction, une grande insatisfaction et donc contribue à rendre les
clients davantage vulnérables face aux arguments d’un nouvel entrant.
Au cours de cette
période de monopole, si une étude de satisfaction/insatisfaction avait été
conduite, les résultats auraient été les suivants : d’un côté des
clients/consommateurs visiblement satisfaits et de l’autre côté des
insatisfaits. Une analyse des clients
insatisfaits donnerait deux groupes, (1) les clients qui n’ont jamais exprimé
leur insatisfaction, notamment parce qu’ils
ne croyaient pas à une issue favorable de leurs plaintes au regard de la
position dominante de BRASCO ou par expérience avec les plaintes passées, (2)
les clients ayant exprimé leur insatisfaction directement à BRASCO. Parmi ces
derniers, des clients satisfaits et des clients insatisfaits de la manière dont leurs plaintes avaient été
prises en charge.
En bref, deux groupes
de clients seraient de tous points de vue vulnérables : les mécontents
insatisfaits de la manière dont leurs plaintes étaient pris en charge et les
mécontents qui n’exprimaient pas leur insatisfaction, ne donnant ainsi aucune
chance à BRASCO de rattraper le coup.
Dans l’ensemble, le confort offert par cette position de monopole ne pouvait laisser ignorer la menace qui pesait sur ce monopole. Finalement, l’arrivée de la concurrence avait été un test sur l’efficacité des politiques qui avaient été mises en place : innovation, fidélisation, image…
Les conditions commerciales propices pour un nouvel entrant : la vulnérabilité des clients/consommateurs
Sur le plan
commercial, la longue période de monopole de BRASCO pouvait laisser croire
qu’une pénétration serait extrêmement éprouvante pour un nouveau du fait des
barrières commerciales liées à une longue expérience sur ce marché. Cependant,
cette longue expérience pouvait occulter certaines faiblesses favorables à
BRALICO :
- La fidélité des consommateurs
de bières BRASCO pouvait reposer sur une base fragile : la
disponibilité de ses produits plutôt que sur une véritable satisfaction et
préférence des clients. De ce fait, les clients sont plus vulnérables et
sensibles aux arguments du nouvel entrant.
- Le coût de transfert c’est-à-dire le coût du changement réel
ou psychologique que les consommateurs devaient supporter pour passer des
bières BRASCO aux bières BRALICO pouvait être négligeable
- L’accès aux circuits de
distribution pouvait être facilité par une demande potentielle
avérée des bières BRALICO; les distributeurs ne pouvaient s’empêcher
de saisir l’opportunité en référençant les bières BRALICO.
Ces quelques points
ont certainement été déterminants lors de l’installation de BRALICO dans
l’industrie de la bière au Congo.
Cependant, cette entrée de BRALICO aurait été plus complexe, difficile si la fidélité d’un plus grand nombre de clients pouvait reposer sur une satisfaction et une préférence intense, au regard de la longue période de monopole au cours de laquelle des relations très fortes entre BRASCO et le marché se seraient formées. Les consommateurs seraient moins sensibles aux arguments de BRALICO. La vulnérabilité des clients est liée à leur incapacité à résister aux actions de la concurrence (baisse de prix, promotions, publicité, promesse…) ou à une détérioration de l’image de marque de l’entreprise. Or la vraie fidélité rend un client plus résistant et moins vulnérable. Pendant sa période de monopole, il aurait été nécessaire d’adopter une véritable démarche proactive d’analyse de la satisfaction/insatisfaction de ses clients (distributeurs et consommateurs) par des études de marché, un système efficace de gestion des réclamations qui favorise leur expression et qui redonne confiance au client mécontent,…
Finalement, cet
article ne s’est limité qu’à faire une brève analyse de la période de monopole
de BRASCO en mettant l’accent sur les relations verticales entre producteurs et
distributeurs de bières au Congo pendant cette période et en donnant un aperçu
de l’impact des structures horizontales sur les relations verticales entre
producteurs et distributeurs de bières. Il a aussi abordé les barrières à
l’entrée de ce monopole dans leur dimension commerciale en donnant quelques
pistes d’éléments de fragilité de ces barrières.



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