Comment expliquer autrement les violences observées en milieu scolaire au Congo Brazzaville ?

En 2020, plus de 7 élèves sur 10 ont subi des violences dans les écoles et en ligne au Congo Brazzaville.  

Autrement dit, un peu plus de 70% d'élèves ont été victimes de violences en milieu scolaire au Congo. 

C'est ce qu'avait révélé l'UNICEF dans un rapport présenté le 20 novembre 2020 au palais des congrès à l'occasion de la journée mondiale de l'enfance, en présence du premier ministre de l'époque. Un constat plus qu'alarmant au regard des concernés , les élèves et de l'espace d'expression, l'école.

Deux ans plus tard, nous sommes encore témoins  des scènes de violences impliquant des élèves dans les villes du pays notamment à Brazzaville. 

Très loin de l'idée de chercher une quelconque solution à un phénomène d'une telle ampleur, je me borne plutôt à le comprendre en s'appuyant sur la psychologie des foules.
 

Ce que je constate 

 
Le plus souvent, deux lycées s'affrontent chaque année, lycée technique et lycée général.

Les affrontements prennent de plus en plus d'ampleur en devenant plus violents. L'origine de ceux-ci peut aller d'une simple histoire isolée entre deux élèves, à des causes plus profondes qui touchent la société congolaise toute entière 😏. 

Je me rappelle l'époque quand j'étais au lycée, une bagarre avait éclaté  entre les élèves du lycée Victor Augagneur (LVA) et ceux du lycée Poaty Bernard (Pointe-Noire). 

Tout avait commencé par un conflit impliquant deux élèves, sous fond d'une histoire de sexe💗. La bagarre qui s'en était suivie à la cité entre les deux élèves, a fait écho dans les deux lycées. 

Des rumeurs concernant cette histoire circulent désormais dans les couloirs, prenant des formes les plus diverses, et se cristallisent finalement autour des idées de solidarité (envers un collègue), et/ou de vengeance ( pour défendre l'honneur d'un collègue ou du lycée). 

Pendant deux ou trois jours la tension monte, et finit par dégénérer en une spectaculaire bagarre entre les élèves des deux lycées. Il avait fallu une intervention musclée de la police pour calmer la situation mais la tension a continué pendant des semaines. 

Il ne fallait surtout pas se retrouver seul nez à nez avec les élèves de Poaty Bernard si vous êtes un élève de LVA et vice versa. Les déplacements se faisaient en groupe pour plus de sécurité.  

Pour tous les autres conflits inter-lycées , le scénario reste quasi identique ☝. 

On constate que tous les élèves ne prennent pas part à ces violences, ce sont de petits groupes d'individus aux profils assez communs qui mènent la danse. 

Et à chaque fois, selon les circonstances, ces groupes se forment et prennent des caractères spéciaux des foules psychologiques. C'est là que tout peut s'expliquer. 

Foule psychologique_ un peu de théorie  


L'expression "foule psychologique" vient de Gustave Le Bon, médecin, anthropologue, psychologue social et sociologue français qui a écrit l'un des classiques de la psychologie sociale intitulé psychologie des foules.      

Selon lui, tout groupe d'individus ne constitue pas une foule psychologique. 

Un rassemblement d'élèves sans but précis n'en constitue pas un. Il le devient que si les individus en occurrence les élèves sont régis par la loi de l'unité mentale des foules. 

Selon cette loi, l'individu appartenant à une foule, voit sa personnalité consciente disparaitre, ses sentiments et ses idées s'orienter dans la même direction que ceux des autres, ce qui conduit à l'émergence de l'âme collective. 

Dans ces conditions, l'individu est sous l'effet de trois mobiles: l'irresponsabilité, la suggestibilité et la contagion. Ces trois mobiles font de lui un Etre nouveau, différent de celui qu'il est en dehors de la foule. 

Dans ce sens, Gustave Le Bon a fait l'observation suivante: le seul fait que les individus forment une foule, les dote d'une sorte d'âme collective. Et donc "cette âme les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d'eux isolément". 

Que représentent les trois mobiles?


L'irresponsabilité c'est le fait de se sentir non responsable d'un acte de violence par exemple. Lorsque l'individu est dans une foule, il a l'impression d'agir dans l'anonymat, la foule lui conférant une sorte de couverture, d'invisibilité. Ces conditions lui donnent un sentiment de "puissance invincible lui permettant de céder à des instincts" que s'il était seul ferait preuve de retenue. 

La contagion quant à elle s'explique par le fait que dans une foule, les individus ont une forte tendance à suivre sans réfléchir les idées prédominantes et à être complètement submergés par les émotions (qui règnent à ce moment là). D'où cette impression de cohérence qui se dégage des foules que ce soit dans la façon de penser que dans la façon d'agir des individus. L'intérêt individuel est remplacé par l'intérêt collectif .   

La suggestibilité se traduit par une pulsion irrésistible de transformer une idée suggérée en acte. 

En bref, le fait de se sentir non responsable, invisible, place l'individu dans un état psychologique (si ce n'est l'état de nature) dans lequel il se croit tout permis. En lui suggérant des idées de violence, ces idées vont agir comme des stimuli et vont très facilement se traduire en actes. En gros c'est ça😏 

Revenons aux élèves 


Les violences inter-lycées remontent il y'a des années. 

On peut donc supposer avec une évidence certaine que l'imaginaire de chaque élève est marquée par ces violences sous forme d'images soit pour en avoir entendu parler, vu ou par expérience. 

Ces images  alimentent ensuite diverses émotions et sentiments comme la peur, la vengeance, la violence, le mépris,…  
C'est ainsi que certains élèves sont individuellement sous l'influence d'émotions violentes mais pas seulement✋. 

Cependant, individuellement, ces émotions violentes ne s'expriment pas en l'absence des autres, elles sont dominées, refoulées, masquées, ce qui peut expliquer que deux élèves de lycées différents (l'un technique et l'autre général) animés potentiellement d'émotions violentes ne vont pas s'affronter s'ils venaient à se rencontrer. 

Parce qu'étant seul, la personnalité consciente de l'élève prime sur l'inconscient et il arrive à contenir ces émotions violentes. Sa raison lui montre les inconvénients d'y céder. Sa responsabilité peut être directement engagée. 

Cependant, une fois en foule, la raison de l'élève s'évanouie dans "l'âme collective". 

Selon Gustave Le Bon, "dans l'âme collective, les aptitudes intellectuelles des hommes, et par conséquent leur individualité, s'effacent...et les qualités inconscientes dominent". 

Dans pareilles circonstances, les élèves perdent leur capacité à dominer leurs pulsions. Ils se retrouvent "dans un état d'attention expectante favorable à la suggestion". 

L'impression d'irresponsabilité face aux actes répréhensibles que la foule pourrait commettre s'installe dans leurs esprits. Et, la moindre suggestion  peut se transformer en actes. 

Lorsqu'une foule d'élèves du lycée technique rencontrent celle du lycée général, la rencontre agit comme un excitant. 

Et si un seul élève de la foule émet une suggestion incitant à la bagarre par exemple, l'effet de contagion entrera en jeu et tous les esprits vont s'orienter dans cette direction. La suggestion fonctionnera d'autant plus que "le sentiment de responsabilité qui retient les individus disparait entièrement". On assiste alors à une bagarre. 

Telle est l'autre façon d'appréhender ces violences. 

Conclusion 


Pour conclure, les violences en milieu scolaire reste un fléau très inquiétant. L'importance de la jeunesse pour une nation n'est plus à démontrer. 

Il est donc cruciale que des solutions pertinentes soient trouvées et efficacement mises en œuvre. 

Cependant, trouver des solutions efficaces passent nécessairement par l'identification des causes réelles de ces violences. 

On a souvent trop tendance à condamner ces violences en pointant directement du doigt la responsabilité des élèves, leur éducation, leurs parents, leurs familles, l'Etat etc... 

Et on ignore que le fait que les élèves agissent en foule est l'œuvre d'une âme collective formée selon les circonstances, qui les prennent individuellement en otage et les pousse à agir de façon inconsciente, dépourvus d'esprit critique. 

Individuellement, ces élèves sont peut-être de bons citoyens, ne posent pas d'actes violents. Mais une fois en foule…

N'oublions pas non plus que nous sommes tous des êtres potentiellement violents, et par conséquent certaines circonstances peuvent nous amener à agir violemment sans retenue. 

Il faudrait donc, pour résoudre ce problème, prendre en compte les aspects liés aux foules.   

"....parce que les instincts de férocité destructive sont des résidus des âges primitifs dormant au fond de chacun de nous. Pour l'individu isolé il serait dangereux de les satisfaire, alors que son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent, l'impunité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre." Gustave Le Bon 


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